Il était une fois...

Assemblés en kolkhoz électronique, nous cultivons les feuillets brunis par l'offrande du soleil et la caresse du vent. Autant de récits pour partager avec vous le voyage et les rencontres. Mais pas seulement, invitez-vous sur ces pages, extirpez de votre terre le frisson qui ne demande qu'a éclore, demandez nous d'être vos yeux, d'être un peu vous.
Mais avant tout, je vais vous raconter une petite histoire...

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Till l'espiègle est un ami d'enfance. Je ne l'ai rencontré qu'une fois, dans la pénombre d'une salle de cinéma. Un gros fauteuil recouvert de velours rouge enveloppe mes dix ans. Une tache de glace sur l'accoudoir et deux ou trois trous de cigarettes sur l'assise trahissent une immersion totale des locataires précédant. La lumière prend doucement la poudre d'escampette, et la magie de la pellicule fait son œuvre sur la toile blanche. Till attendra un peu, Haroun Tazieff vient de lui voler la vedette. Des couleurs et encore des couleurs, la gueule grande ouverte l'Etna expulse ses entrailles. Sur mes pupilles coule une lave brûlante, d'énormes rochers se brisent sur ma tête et mes épaules. Là, au bord du gouffre de l'enfer un chercheur est en balade. Dans son costume de martien, il récolte la précieuse matière, observateur attentif sur la cuisson au fond du chaudron. Et moi, je suis là, je lui tiens la main, je porte le sceau de sa passion. Quand je serai grand…

La lumière revient déjà.
Une glace pour passer l'entracte, surtout ne pas tacher mon hôte. Till fait son apparition, une pirouette à droite, une autre à gauche, quelques bourgeois écorchés, youpi ! Pour les yeux d'une belle que ne ferait-il pas !? Plus tard, il me semble avoir revu mon ami Till. Afin d'obtenir quelques pièces d'or il vendait son âme au grand Méphisto. Etait-il en manque d'inspiration ?

Quelques mois plus tard, dans une petite pièce attenante à la chambre de mes parents, je découvre une boite rectangle en bakélite. Un verre de mauvaise qualité trône en pacha sur son sommet et un autre de facture plus élaborée orne la face avant. Cela ressemble à un appareil photographique mais ce n'en est pas un. Cet objet n'est rien d'autre qu'un Brownie Flash. The Brownie Flash. Vous visez au mieux, vous appuyez sur le bouton gris et hop, c'est dans la boite. Ce jour là, je suis passé de l'autre coté de la lumière.
Nous habitons sur la place de l'église au dernier étage d'un immeuble en pierres blanches. Mes deux frères et moi occupons une chambre avec vue sur les cloches. La nuit tombée, nous occultons la fenêtre avec deux volets en bois. Au bas de l'un d'eux, un trou.. Un dimanche matin, je lézarde sur mon lit, le soleil déjà fort capture la sortie de la messe et, passant par la dite trouée, invite tout ce beau monde au plafond de la pièce. Adepte de Saint-Thomas, je me rue sur les ouvrants. Les paroissiens du plafond pavoisent sur les marches du lieu de culte. Je referme tout mais plus rien, plus personne au paradis. Il me faut patienter quelques minutes pour voir le miracle se reproduire, le temps d'apprivoiser l'obscurité. Ils sont tous là, le père, le fils et tous les gens d'esprit. Pour l'éternité, je deviens l'indigène du Brownie Flash, l'autochtone de la chambre noire. Quand je serai grand…
L'expérience fut reconduite jusqu'à la boulimie sans que, jamais, je n'ai la moindre nausée. Nul besoin de déesse, de dieu à vénérer, de sacrifice sur l'autel de la connerie, moi, j'ai des canailles à la maison. Deux soeurs et deux frères sans oublier le père à peine plus âgé que nous. Allongés sur le plancher, cinq ouailles et leur prophète en pleine contemplation de circonvolutions terriennes. Chacun à notre tour nous descendons chez les humains faire le spectacle. Ma petite soeur les bras en croix imitant un individu dans la douleur. Nous n'avons jamais reconnu l'ostrogoth, qu'elle nous pardonne ! Notre sainte mère mettait fin à la représentation en nous invitant à partager le pain au cour d'un repas frugal mais néanmoins réparateur de vies.
Suite à un déménagement, j'ai perdu cette boite magique mais il m'arrive encore de passer devant les marches de l'édifice sacré. A chaque fois je lève les yeux pour tenter d'apercevoir la providentielle trouée.

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Dans le même temps, je fais trois rencontres essentielles. Elles renforcent ma curiosité et l'intérêt que je porte aux Hommes et leurs environnements.

Il y a Maître Cornil.
Maître Cornil est boulanger, il tient boutique à cent mètres de l'église. Tous les jours nous achetons le pain chez lui et j'en profite pour considérer son travail au fournil. Mon vagabondage n'échappe pas à l'homme enfariné des pieds à la tête.

  • Que regardes-tu le drôle ?

Dans sa question, je devine qu'il connaît la réponse. Je suis donc devenu mitron pour quelques heures. Dans son pantalon à petits carreaux blancs et bleus, un marcel sur le dos, Maître Cornil est beau comme son pain. Découvrant le pétrin, il plonge sa main dans la terrible machine pour en ressortir un pâton qu'il me tend.

  • Si, chaque jour, tu donnes un bout de pain à celui qui à faim, il n'y aura plus de misère. Qu'importe ce qu' il est et qui il est, donnes lui.

Mes grands yeux bleus avalent sans compter. Un bout de croissant, un mot puis un autre, les gouttes de sueurs qui suivent les rides de son front et finissent dans le torchon pendu à la ceinture de ses braies. Avec fierté, je rapporte à la maison le crocodile panifié cuit l'après-midi. La boulangerie existe toujours dans ce village au coeur du Médoc mais, suite à un incendie, plus rien ne sort de son four. La porte est fermée et la façade ne cicatrise pas de ses plaies

Puis, il y a le photographe dont le nom s'est échappé de ma mémoire.
Chaque jour, dégringolant la rue pentue qui même au collège, je fais une pose devant la vitrine de son atelier pour admirer les clichés. La mariée est amoureuse. Son élu la serre très fort entre ses bras, sait-on jamais, l’œil qui les scrute est louche! Voudrait-il lui voler sa dulcinée !? Tien, un communiant, et un autre, et là, belle comme une religieuse, la fille du pâtissier  dépose avec délicatesse dans les vitrines réfrigérées des plateaux d'éclairs au café, de choux au chocolat, de Saint honoré débordant de chantilly et moi, j'ai le ventre qui piaille comme un moineau réclamant la becquée. Un jour, je ferai mien des pouvoirs de cette petite boite diabolique.
Là non plus je ne me souviens pas comment, mais je me retrouve dans l'antre du diable entre révélateur et fixateur. L'acide acétique montre sa présence, ses effluves occupent l'espace du laboratoire et ce n'est pas la lumière rouge qui les stoppera.
Oudini, qui avec certitude était le frère de Nicéphore, inventa la photographie. Qui oserai prétendre le contraire n'a jamais plongé le papier dans les bacs.
Le magicien me tend une feuille blanche qu'il vient d'ensorceler sous la lumière de l'agrandisseur. Il me demande d'immerger la possédée dans le bac vert... Je m'exécute ! Quelques secondes passent et, sortant des profondeurs abyssales de la cuvette, d'énormes glaçons flottent sur l'estuaire de la Gironde. Avant qu'il ne traverse complètement l'image, je noie tout ce beau monde dans le bain d'arrêt. Deux minutes dans le bac rouge, rinçage puis séchage, enfin, dentelure des bords au massicot. Témoins d'un hiver particulièrement rude, les icebergs n'ont jamais fondus dans l'image. Après cet essai marquant, je suis revenu parfaire mes connaissances de magie sans que je me souvienne ni pourquoi ni quand l'apprentissage cessa. 

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Je ne nomme pas la troisième rencontre car si elle noue des relations amicales avec mes parents, elle est avant tout institutrice à l'école primaire.
Nous sommes en 1968, Mademoiselle B nous fait suivre les jeux olympiques de Grenoble. Un skieur français moissonne les chants d'or, ses amies font boule de neige et reprennent en choeur le refrain. Les médailles fleurissent sur les poitrines françaises.
Nos journées sont rythmées par l'actualité brûlante des pistes alpines. Slalomant entre les bureaux, Mademoiselle B déclame la dictée. Attention aux fautes de carres, un point de moins pour avoir oublié un accord, même punition pour un accent ne donnant pas la bonne intonation. Pour un petit normand, l'accent du sud-ouest peut rapidement faire perdre le nord. Pour le calcul, j'ai des soucis de concentrations auditives. Les commentaires du speaker de l'ORTF se mélangent avec l'énoncé du problème à résoudre:
" Le train Grenoble Bordeaux vient de rater son départ, le garde barrière s'est couché sur la deuxième porte et le tapis neigeux fond si rapidement que la baignoire ne se vide pas. A quelle heure la Micheline entrera-t'elle dans la salle de bain? "
Avez-vous trouvé ? Moi, toujours pas !
La cloche salvatrice déclare la récréation ouverte. Au milieu de la cour, en position tout schuss je fonce vers l'arrivée en commentant l'exploit. Je tiens les copains en haleine tout au long de l'interminable descente. Je suis le dieu de la piste , le Jean Claude des cailloux de la cours. Mes petits camarades, plantés comme des piquets dans le froid de l' hivers, admirent le passage du champion. La première porte n'est qu'une simple formalité mais quand la seconde se présente, mes croquenots dérapent et j'ai beaucoup de peine à les contrôler. Lorsque la troisième se présente devant le bout de mon nez, j'ai réussi a rétablir la situation mais je déboule beaucoup trop vite si bien qu'il va m'être totalement impossible de passer sans accrocher un piquet. Par chance ce piquet se nomme Eric, mon meilleur ami. Si je suis petit et maigrelet, lui est un colosse, du muscle, du muscle et du muscle sur deux fois ma hauteur. Le choc fut terrible mais pas dramatique, Le piquet n'a pas bougé et se mare en secouant ses larges épaules. Je continue ma course folle  car un champion, fut-il à demi assommé, n'abandonne pas...Mais la cloche carillonne une nouvelle fois et met fin à l'interlude. Je ne souviens pas avoir franchi la ligne d'arrivée mais, c'est sûr, je serai journaliste.

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D'un naturel explorateur comme nous pouvons l'être à onze ans, je décide de visiter toutes ces bizarreries du paysage médocain. En Normandie, nous avons les champs de pommiers avec ses vaches, Rouen, Dieppe, la Seine et la forêt verte. Un peu juste me direz-vous! J'en conviens parfaitement mais, je ne suis qu'au début d'une vie trépidante. Depuis, la Normandie à considérablement déplacée ses frontières. Aujourd'hui, il y a les champs de pommiers avec ses vaches, Rouen, Dieppe, la Seine et la forêt verte plus quelques beautés comme le Mont Saint-Michel, Honfleur, Blangy le Château, le pays d'Auge, Etretat, la vallée de la scie, Longueville, les falaises de Belleville ...
Revenons au milieu des vignes car il s'agit bien de cela. Elles sont partout. A droite, à gauche, devant, derrière et même au dessus. Au dessus quand je m'allonge au milieu des règes pour grignoter un pouragane et regarder une grive se poser entre deux grappes de raisin. Un peu plus loin, j’aperçois le Petit Pin qui me fait cadeau de ses parfums de sève et de pignes. Dans les arbres de cette petite forêt, j'étais Tarzan. Avec mon frère aîné qui a l'habitude de faire le singe, nous grimpons à la cime des arbres et nous nous jetons dans le vide pour attraper la branche du dessous. Ce jeux est né d'une rencontre avec une mygale médocaine qui nous barre le chemin du retour dans la descente d'un pin. Elle est accrochée à l’écorce pour nous interdire le passage. La mygale du médoc est aussi grosse qu'une pomme à cidre. Très noire et très velue, elle vous toise, elle vous défie, observe vos moindres déplacements pour mieux vous prendre dans sa toile. Il faut le courage d'un vaillant guerrier viking pour affronter la bête. Nous, nous sommes de tous petits vikings, nous ne maîtrisons pas complètement l'art du combat et du corps à corps sanglant mais nous décidons de ne pas faire prendre de risque à notre adversaire, nous prenons le parcours des branches bien plus amusant et valorisant qu'une lutte inégale.